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L'armure et la plume. Conte médiéval

Chevalier en armure chevauchant palefroi, ils allaient par les monts les vallées et les bois, cherchant quelque dragon à pourfendre, pour rire.

Fier à bras, le cheval, en avait plein le dos, de ce chevalier fou poursuivant des briquets. Son échine ployait sous le poids de Colin, revêtu d'acier pâle aux dents jusque des pieds. Une lance de bois surmontée d'oriflammes, un écu rutilant orné d'un dragon pourpre s'ajoutaient à la charge du destrier errant ne rêvant que pâture, prairie, reposement.

De la pointe du jour au crépuscule pouilleux, chevalier et monture –tous deux vêtus d’argent- errent depuis des mois et en ce jour d'été, traînent leurs silhouettes de centaure chancelant au pied d'une colline surmontée d'un beffroi. Un chemin hasardeux semble mener là-haut, caillouteux et herbu, piste de sauvagines que le cheval hagard emprunte sans le voir.

Arrivés au sommet, à l'ombre de la tour, Fier à bras et Colin émergent du coma. Un air frais et léger caresse leurs carcasses, s’immisçant par les jointures usées qui cloisonnent leurs corps.

Et chacun d'eux découvre...

Une vallée cernée de collines dodues où des moulins à vent changent le blé en poudre.

Au creux de ces rondeurs, une rivière serpente qui enserre un château d'une écharpe d’argent. Un château-fort planté au cœur de douves noires dans un patchwork de champs se partageant la terre jusqu'à l'azur des cieux !!

 

Fier-à-bras requinqué oublie la discipline.

Il a faim, il a soif, il n’en peut plus d’errer.

Secouant sa crinière en hennissant de bonheur anticipé, il part au petit trot surprenant son cavalier, qui, du coup, manque choir, sa lance étant piquée au sol !

C'est donc dans un tintamarre de gamelles que cavalier et monture déboulent sur la rive. Fier-à-bras freine des quatre fers, Colin se retrouve pratiquement couché sur l'encolure du révolté qui, assoiffé, plie déjà le col et plonge dans l'eau ses naseaux.

Quel délice, non mais, quel délice !! Peu lui chaut le "charlot" écrasé sur son dos, rien à battre des éperons qui lui griffent les flancs, il est au paradis, dégustant l'ambroisie. L'Eden des chevaux, il y est, c'est un fait !

S'étant désaltéré, la monture se redresse, permettant à son cavalier de retrouver son assiette et un brin de superbe.

Ce dernier arrache son casque d'un mouvement brusque, s’extrait de ses gantelets, de ses canons d'avant-bras, de ses épaulières et de son plastron et se précipite vers l'eau dans laquelle il plonge ses mains réunies en timbale.

Fier-à bras le regarde.

Depuis le temps qu'il le porte sur son dos, ce chevalier, vêtu de pied en cap de fer bringuebalant, et ne s’en extrayant qu’à la nuitée tombée, il en avait oublié les moindres traits.

Les cheveux d’un blond cendré presque laiteux sont longs et noués sur la nuque d’un cordon de lin brun. La bouche est charnue et une fossette profonde poinçonne le menton d’une entaille virile.

Les yeux sont bleus qui pour l’heure mitraille le cheval d’un regard assassin.

Fier-à bras est moins fier, disons le tout de go ! Il réalise à l'instant la manière quelque peu cavalière -un comble- dont il vient de se comporter ! Il détourne ses gros yeux, plaque ses oreilles sur sa tête et met un peu de distance entre lui et son cavalier, on ne sait jamais.

-Hoooooooooo, toi…commence Colin.

Mais l'air contrit de l'animal lui arrache un grand rire.

Les mains sur les hanches, il s'esclaffe, cou plié vers le ciel, bouche ouverte et menton ruisselant, jambes écartées. Un toussotement léger le fait se retourner.

Un bouquet de roses et de lys en mélange encerclé par deux bras vêtus de tissu jaune, une corolle d'or sous les fleurs embrassées composent le tableau que découvre Colin.

 

, deux quinquets aux cils courbes le regardent, amusés.

Fier-à-bras quant à lui, encense, comme pour remercier la donzelle apparue.

-"Merci, gentil sire, pour ce spectacle !! N'en veuillez point à votre destrier, avec cette chaleur, il devait avoir grand’soif !

Un bouquet qui parle.

Colin en reste coi.

-Heu, oui, je conçois fort bien la chose ! Malgré tout, j'ai failli choir, ne vous déplaise ! Mais si -il tend les mains vers le bouquet, lui imprime un léger mouvement vers le bas, histoire de vérifier que ce n'est pas un laideron qui se cache derrière- si le spectacle a fait sourire cette charmante bouche, no problémo, le tout suivi d’un petit clin d’œil entendu.

Oui, le chevalier errant est taquin… enfin parfois.

  1. quand même, y a des fois, faut pas lui chercher des poux dans la tête.

Primo…avec un heaume, c’est quand même la galère pour dégoter les lentes.

Segondo… bin, y a des fois, il a pas envie de rigoler, le chevalier errant ! Bin… il erre, hein, alors, mis à part un ou deux dragons carpaçonnés d'écailles et crachant le feu, mis à part un ou deux de ses confrères qui errent aussi -c'est d'un ennui, cette vie- il est d'un caractère chagrin, le plus souvent.

Alors la jolie qu'il découvre au milieu des fleurs en bouquet lui ressert une rasade de cette joie de vivre dont il avait presque oublié le goût.

Des yeux comme des bleuets, de ce bleu translucide qui donne une idée d'éternité. Des pétales d'églantines posés sur les joues, une bouche coquelicot. Le nez est un peu long, certes, mais bon, l'ensemble est fort mignon. Et le sourire lui creuse deux fossettes sur les joues.

-Colin, pour vous servir, gente dame, dit-il en se penchant légèrement en avant !

-Guillemette, répond-elle est faisant une révérence florale qui déploie sa robe en corolle et envole de voile de son hennin, chapeau pointu, turlututu. Enchantée !!

 

Et c’est vrai qu’elle l’est.

Des chevaliers errants, elle en a vu passer, n’ayant que çà à faire, guetter aux meurtrières.

Elle en a tellement vu.

Des maigres comme un clou, chevauchant Rossinante, les yeux pleins de moulins et de dragons de feu, parlant à des fantômes, se battant contre rien. Ceux-là passaient sans voir, ni douves, ni donjon, ni l’œil qui les lorgnait par un trou dans la pierre.

Des dodus bedonnants, cuirassés de vieux fer tant leur quête hasardeuse durait depuis des lustres. Ceux-ci ôtaient leur heaume et montraient au grand jour leurs bajoues rubicondes et leur cou de taureau, demandaient fort l’asile et bâfraient sans manières à la tablée de l’hôte atterré et rincé.

Elle en a vu des drôles, chevalier depuis peu, brinquebalant sur mule nourrie de picotin, descendant du bourrin en se tenant les côtes et marchant comme un vieux en se tenant les reins.

Elle en a vu des jeunes, pas de barbe du tout, les yeux remplis d’espoir et le sourire aux lèvres partant vers l’aventure d’un pas alerte et sûr, trainant l’épée du père, les larmes de la mère.

Des vieux tordus et secs tenant d’aplomb par charme, les jambes comme moulées à leur monture bancale, croyant encore…à quoi ? Le savaient-ils eux-mêmes ?

Et oui, Guillemette est ravie.

Cheval magnifique, certes un peu harassé -mais on le serait à moins- charpenté mais racé, bref, une belle monture.

Et le cavalier !

Le prince de ses songes, telle qu’elle l’imaginait. Une beauté virile et si douce à la fois. Les yeux sont comme l’eau des flaques après la pluie quand le ciel redevient couleur de liseron. Les cheveux sont si longs, presque jusqu’à sa taille, on dirait une faille sur l’acier de l’armure. Et que dire du corps sous la cotte de mailles si ce n’est qu’il est fort et qu’il semble harmonieux !

 

-Héééééééééé moiiiiiiiiii !!! hennit le cheval.

 

Hooooooooooo, il arrive à point, celui-ci, constate la jeunesse !

 

Guillemette sort de son rêve comme on se met à l’ombre après un grand soleil !

Elle a chaud, elle a soif. Elle a plus chaud que soif, convenons-en ensemble. Le bouquet relevé cache son embarras, elle le hume, yeux fermés pour s’enfermer en elle, retrouver assurance et calme dans sa tête !

-Fier-à-bras, mon plus fidèle compagnon, présente Colin en flattant sa monture.

Guillemette refait surface, braque un regard troublé vers l’animal nommé.

-Enchantée Fier-à-bras, parvient-elle à articuler d’une voix chevrotante.

Par Dieu, elle ne contrôle plus rien.

Sa gorge est sèche, ses membres tremblants, son ventre la chatouille, et entre ses cuisses, cette moiteur subite.

Elle retrouve, face à ce bel inconnu, les émois entrevus dans ses songes barbares.

Conscient de son trouble, Colin se détourne, commence à dénouer les sangles du harnachement de Fier-à-bras, ôte la selle et le caparaçon, la têtière et le chanfrein, permettant ainsi au cheval de respirer enfin et à Guillemette de retrouver un peu d’aplomb.

Puis, prenant l’animal au licol, il le conduit au bord de l’eau, tout près-suppose-t-il- de la monture de Guillemette, une pouliche rousse à la crinière tressée.

Ensuite, brisant une tige de blé échappée du champ qu’il côtoie et la portant à sa bouche, Colin revient nonchalamment vers la jolie.

Petit coup d’œil en coin.

La rougeur a quitté les pommettes de la toute belle. Ses mirettes sont encore baissées ce qui permet à Colin de détailler la damoiselle plus avant.

Le hennin cache ses cheveux mais accentue l’ovale de son visage. Un bliaud tournesol enveloppe son corps, découvrant une gorge aux rondeurs suggérées que les fleurs enlacées dentellent de pastel. Les manches resserrées jusqu’aux coudes s’évasent, cornet d’arum d’or aux pistils de nacre. Les mains sont fines et longues, les poignets tout menus. Une ceinture corail lui étrangle la taille mourant sur le chemin de galets et de mousse.

Elle sent sur son corps le regard qui devine, se tourne de côté pour trouver une issue. Elle regarde au lointain les courbes des collines, les pales des moulins brassant l’air en écume, la vie tout autour d’elle qui explose et qui pulse. Et tout a l’air plus vif. Les couleurs sont vibrantes et expirent de souffles. Sur une branche courbe, épinglé comme un leurre, un loriot éclatant lisse ses plumes jaunes. Le saule-pleureur s’épanche sur l’eau et les roseaux, ses lianes d’ambre clair frôlant l’onde en douceur. Les cigales craquètent, l’air vibre de mille sons. Bourdonnements diffus, bruissements des épis, appels de bergers rameutant leur troupeau. Elle perçoit l’alentour avec intensité, comme si un voile soudain avait été ôté. Et les parfums l’enivrent, lui font tourner la tête. Les lys épanouis où elle plonge son nez, l’eau chauffée qui ruisselle sur le dos des galets, l’odeur de sueur de l’homme et des bêtes mêlées, tout cela assemblé l’enivre et elle chancelle.

-Tudieu, Madame, que vous arrive-t-il ? s’inquiète Colin en se précipitant.

 

 

Je pourrais faire de mes héros les romantiques acteurs d’une idylle des plus banales, après tout, ils ne sont que de l’argile au creux de mes mains…ou plus justement des marionnettes dont je tire les ficelles du bout de mes doigts.

Pourquoi ne brouillerais-je pas, d’un coup de main lassée, le miroir si tranquille de l’eau qui s’alanguit ?

 

 

Alors que Colin soutient la chancelante d’un bras viril, le vent se lève, le ciel s’assombrit.

Se tournant d’un seul geste vers l’horizon fardé, ils regardent approcher l’orage et sa fureur. Les moulins, accablés, mâchouillent des pierrailles, des montagnes de suie aux arêtes de perle dont le vent en furie accélère la course. Un grondement profond semble monter du sol alors que des rameaux de lumières ardentes allument des brasiers sur la cendre des cieux. Tout devient gris et noir et est happé par l’ombre. Le sol-pleureur s’affole et ses branches serpentent, nid de vipères crevé par le pied d’un géant. Tout se plie sous le vent, la peur et sa tourmente, tout devient noir et froid. La pluie s’abat d’un bloc, en mitraille violente, cisaillant les collines de ses carreaux d’acier. Les roseaux bousculés courbent leurs doigts pointus vers la mousse où palpitent la pluie et sa fureur.

Les chevaux, effarés, arrachent leurs entraves et fuient au grand galop, chacun de leur côté.

 

Détruit d’un trait de plume l’aquarelle parfaite.

Les couleurs assemblées ont perdu leur repère, diluées sous les larmes de l’auteure endiablée.

 

Les deux pupis s’enlacent pour se tenir au chaud, pour affronter ensemble la fureur du « plumeux » qui tient leurs vies factices au bout de ses phalanges.

Sous les frêles guirlandes d’un saule ébouriffé tordant sa chevelure au fouet des vents mauvais, deux êtres imaginaires aux pouvoirs encadrés, grelottent en attendant le souhait d’un micro-dieu. Un micro-dieu de paille qui brûlera un temps, le temps de dessiner une esquisse de vie, puis ira voir plus loin, d’autres êtres de paille dont il pliera la vie au gré de ses envies.

 

Retrouvons-les, plus tard dans une alcôve sombre.

Qu’importe la façon dont ils y ont échoués. Ne sommes-nous pas là pour leurs enlacements ?

Imaginez…

Une pièce ronde comme un aubier de saule. Un ventre de pierres dorées que pulse un feu d’enfer, mâchoire gargantuesque croquant de ses crocs d’or un tronc d’arbre aussi gros qu’un fémur de dragon -d’ailleurs, peut-être en est-ce un. Le sol, pavé d’ogives aux rondeurs de bedon, est jonché de genêts aux fleurs de duvet jaune. Les petites fenêtres aux têtes arrondies sont closes de tentures aux embrases de cordes. Une tapisserie, posée sur une chaise, emprisonne de fils un saule et ses ramures.

Et sur un lit immense encombré de fourrures, deux corps s’affrontent en lutte, haletants, gémissants.

Colin aux yeux si pâles, prisonnier malgré lui, goûtant aux mille délices de sa belle geôlière. Posé là, sur son corps, dans son ventre, il ressent chacun de ses mouillés naufrages comme une marée montante, et puis, et puis...

L’immense déferlante les engloutit tous deux, criants aux mille soleils du plaisir envolé. Trois sursauts de jouissance ont parcourus la belle, trois piqûres délicieuses à son ventre bombé.
La première pour l'envol, le bonheur partagé, le plaisir d'être là, et de compter, un peu...
La deuxième pour sourire, ne pas mourir, si tôt… pour goûter au venin et en sortir intacte, plus forte même encore, plus vivante, vraiment.

La troisième pour l'oubli, comme un voile posé là, sur sa peine à venir.

Car il va repartir, elle le sait, c’est certain, vers cet ailleurs plus beau qui l’attire si fort.

 

Ne resteront, pour lui, de cette parenthèse, qu'un parfum savoureux d’herbe froissée et d’eau. Un goût dessus sa langue de savon et de lys qui lui fera venir la salive à la bouche. Et puis cette couleur qui éveillera en lui un souvenir de chairs s’ouvrant sous ses assauts. Le roux de ses cheveux épandus sur les draps quant elle a dénoué le voile du hennin.

 

Retrouvons-la plus tard, des siècles ont passé.

Posée dans le nid rond de sa chambre-tourelle, elle tisse la laine sur son rouet de bois. Des cheveux consumés ne reste que la cendre tressée en un chignon reposant sur la nuque. Le visage a perdu son ovale parfait mais a gardé sa grâce comme un défi au temps. Les yeux se sont fanés comme fanent les fleurs et leur bleu lumineux évaporé en douce au sein des pluies voraces qui ont noyés leurs cieux. Ses paupières sont lasses et se ferment souvent sur cette vie passée à l’attendre sans cesse.

 

 

 

 

 

 

 

L'armure et la plume. Conte médiéval

Car il est reparti son chevalier d’argent, pour cet ailleurs plus beau dont il poursuit la quête.

 

Et elle, en son donjon qui guettait son retour, a senti tant de fois son cœur manquer un temps en voyant au lointain, son rêve déguisé prendre forme puis fuir, que rien ne lui importe.

Il est parti, c’est tout.

 

Une fois son retour illumina ses heures, une fois, seulement.

Elle guettait toujours derrière les pierres chaudes, perchée en son donjon, le toit dans les nuages. Les saisons ont passées, la trouvant à son poste. Elle cherchait le soleil pour réchauffer sa peau, touchant de ses doigts gourds la chair dure du granit. Vers les moulins à vent ne brassant que ses songes, elle a vu, par une fois son chevalier charmant.

Un mirage de plus, au dos de la colline, mais cette fois, c’est lui !!! Elle le sait, elle le sent. Guillemette s’envole, du haut de son donjon, elle dévale en riant les pierres colimaçon qui enserrent la tour d’un collier dentelé. Elle devient libellule, ses voiles la suivant, leurs ailes palpitantes au rythme de son cœur.

-Colin est là….Colin est là…Colin est là…

Elle murmure ses mots en dévalant les marches et ces syllabes lui font des perles sur la peau. Colin est là… un diadème à son front…

Colin est là…une bulle à son cou…

Colin est là… un anneau à son doigt …

Colin est là…

Et son cœur encagé qui cogne et cabriole…

Colin est là…

vite, vite…mes jambes,

vite …vite mon âme…

vite… vite ma vie…

Tout s’emballe en sa tête….Colin m’est revenu !!

 

Elle atterrit enfin dans la cour lumineuse et se jette à son cou comme on se jette à l’eau.

Colin est là…là, contre sa joue mouillée, contre son corps rompu, là, tout contre elle.

Elle écrase son front sur l’acier de l’armure pour s’y faire un logis et y enfouir sa joie

-Colin, mon amour, sanglote-t-elle tout bas, mon doux sire, mon tourment.

-Tout doux ma belle…dit-il dans un sourire en refermant sur elle ses bras bardés de fer.

Tout contre lui, sa mie palpite. Il a tellement touché de son cœur ses cheveux en voyant le soleil mourir à l’horizon. Il a tellement senti ses parfums devinés dans les vagues du vent caressant les vergers que la réalité lui semble artificielle.

Pourtant c’est Guillemette qui blottit contre lui, inonde son plastron tout en roulant la tête.

Pourtant c’est Guillemette dont les mains tant glacées passent le colletin pour y trouver la peau... Oui, c’est elle….

 

En a-t-il rencontré des dragons flamboyants aux méandres de fleuves et aux yeux de volcan ?

En a-t-il arraché du rocher des épées à la lame tranchante et aux pouvoirs sacrés ?

En a-t-il rencontré de longues dames blanches flottant entre deux airs, les cheveux divagants ?

Non, rien de tout cela. Ce n’était pas la peine qu’il parte chevauchant son palefroi d’acier…ce n’était pas la peine qu’il laisse au château, guettant aux meurtrières, sa belle Guillemette et ses yeux d’eau lavée.

Il voit, sur les créneaux le hennin oublié. Ses voiles volent au vent, on dirait un oiseau. Un oiseau qui se noie dans les larmes qu’il garde. Ne pas pleurer, surtout, un homme ne doit pas. Il inspire un grand coup, ceint de ses gantelets la taille si menue et contemple son amour. Sa gorge est tant serrée qu’aucun mot n’en échappe. Elle est tellement belle, lui a tant manqué.

-Venez, dit-elle en séchant d’un poignet les larmes répandues.

Et elle l’entraîne vers leur chambrette, le toit dans les nuages.

Un feu y brûle encore dans le foyer immense, une bûche noirâtre où dansent des lutins.

Même genêts au sol, même ouvrage tendu sur le cadre de bois, même tentures lourdes, le temps s’est arrêté quand il a pris la route.

 

Les morceaux de l’armure gisent dans les genêts. Guillemette en a défait une à une les pièces, découvrant sous l’acier la chair pâle et fragile. Toujours la même force dans l’armature du corps, mais le métal forgé a laissé tant de marques que Colin semble, nu, un martyre flagellé. Ses cheveux ont poussé et dépassent sa taille. Leur couleur a passé, elle aussi éclaircie. En dépeçant cet homme, si fort et si fragile, le cœur de Guillemette chavire et sombre même. Elle cherche du nez l’odeur qu’elle aimait tant et la trouve cachée sous le foin et la rouille. Fragrance de cuir fauve, d’amande et de lait frais…

Colin est de retour, elle l’a tant espéré…

 

Dans un baquet de bois tapissé de tissus, elle a versé de l’eau bien chaude et parfumée. Y flottent en abondance des roses et des lys, en souvenir du jour où ils se sont trouvé.

Et Colin y trempouille, les yeux clos, apaisé. Guillemette accroupie, s’emplit de cette image. Pour les jours à venir, graver dans sa mémoire, ce visage adoré figé dans le repos. Pour les jours à mourir, toujours au creux du cœur, ce visage en intaille que dilue la buée.

Elle se lève en douceur -ne pas brouiller l’estampe- trempe dans l’onde calme ses mains et le savon.

Des grappes naissent alors, irisées et serrées, des grappes qu’elle vendange entre ses doigts glissants. Des raisins qui lui font des gants évanescents, des mitaines mouvantes parant d’éclats nacrés ses poignets puis ses coudes et s’écoulant dans l’eau. Le bain ressemble alors au fouloir des vendanges, plein de grains satinés explosant pour un rien, au doux touché du linge qui drape le cuvier, au contact de l’air, au souffle de Colin.

Il s’est assoupi au nid de l’eau câline, les bras sortant du bain pour prendre son envol, la tête vers l’arrière, un gisant sur sa couche. Ses cheveux répandus lui font comme une corde, flottant autour de lui en amarre arrimée.

Guillemette se penche, soupire en souriant. Il est tellement las…il est tellement làààà…

 

Il soupire lui aussi, tout entier dans son rêve, ses doigts plongés dans l’onde se crispent et se détendent, tempête minuscule, vaguelettes, ronds dans l’eau. Il gémit et s’éveille, d’un sursaut, songe en fuite.

Il cherche ses repères et trouve Guillemette, ses yeux volubilis, son cou de tourterelle, son corps tendu vers lui comme vers le soleil.

Elle dérive alors, les mains pleines de mousse. Ses phalanges entraînent à leur suite un cortège. Dragons, grenouilles et orvets, leurs yeux tous prisonniers des doigts de Guillemette. Leurs yeux opaques, aveugles, pupilles de pétales, suivent en lent cortège le chemin vers l’amant qui redresse le torse, remet les bras dans l’eau pour y quérir le chaud, puis les repose aux bords, comme en renoncement.

Accotée au cuveau elle contemple cet homme si beau et si présent.

Hooooo…si présent…si présent…

L’arc de la mâchoire, la fossette au menton, les frisottis d’argent tout autour de l’oreille. Colin est là. Il frissonne. Guillemette se redresse, s’envole vers le feu et revient, une serviette tiède posée au creux des paumes.

Blottis au nid des flammes, dans les frissons du feu, ils sont emprisonnés comme dans une bulle. Il s’est agenouillé attendant ses caresses, elle s’est agenouillé guettant son abandon. Au nid des flammes chaudes elle lui essuie de dos. La serviette est si douce en place de l’armure et sous le chaud tissu, la chaleur de sa femme.

Collée tout contre lui, elle s’acharne en larmes, à essuyer ce corps dont elle se souvient. Il était plus musclé, il a perdu des chairs et ces marques au fer rouge. Comme elle les déteste. L’armure a scarifié la chair si fragile, les genoux et les coudes, le col sous les cheveux. Les épaules ont ployées sous le poids de l’acier. Guillemette s’étouffe et renonce d’un coup. Ses bras laissent tomber, sa tête s’abandonne, menton sur la poitrine, elle pleure à en mourir. Colin est immobile. Il a tellement mal…

Quel magicien stupide lui a jeté un sort ?

Quelle sorcière vorace demande ses départs ?

Quelle sirène maudite l’attire de son chant ?

Pourquoi part-il toujours ?

Et pourquoi revient-il ?

 

Des siècles ont passés.

Il a tourné le torse, les hanches immobiles, genoux plantés au sol.

Guillemette s’approche, sur les genoux aussi, deux condamnés perdus attendant la question.

Puis le corps de Colin se tournant vers le sien.

Puis les bras de Colin enlaçant ses épaules.

Ils se tiennent de l’âme mais ne peuvent oublier le plumeux qui les tient dans le creux de sa main. Ils ne peuvent oublier les ailes des moulins, les pales qui déchirent ou qui tissent leurs vies. Ils ne peuvent oublier le saule et ses flagelles, le loriot comme un leurre posé dessus sa branche.

Ils ne savent de leur vie que le présent tout chaud.

Guillemette ne sait rien des errances de l’homme, du feu au creux de grottes où nul dragon ne rôde.

Elle ignore ses soupirs, le désespoir qui guette quant il trouve parchemin et ne sais pas y lire.

Elle ne sait pas ses mains quant il ôte ses gants, se serrant sur rien, ni chaud ni froid ni doux.

Elle ne sait pas ses yeux quant il regarde, au loin, le soleil du coucher rendre l’âme et mourir.

Elle ne sait rien du tout, mais il ne dira rien.

Pourquoi lui dirait-il ?

Lui-même ne sait pas…

L’ailleurs que lui promet ce mini dieu de paille qui régit son destin est plus chaud et vivant que tout ce qu’il possède.

 

Mais il n’ignore rien du vide de sa mie.

Il sait parfaitement le calvaire qu’elle endure, chaque jour de sa vie, quant elle grimpe au donjon, le nez dans les nuages.

Il sait ses yeux qui guettent dans le fort…fort lointain.

Il sait son cœur qui bat quand elle voit, fou mirage, un cavalier paraître au rond de la colline.

Il sait son amertume quand s’approche l’intrus, celui qu’elle n’attend pas mais qui vient tout de même, cet étranger grimé qui usurpe son rêve et pénètre, violence, dans la cour du château.

Et lui qui sait cela et ne peut rien y faire.

Alors, quand dans ses bras il retient son amour, quand leurs corps imbriqués communient dans le feu, il oublie ce futur qui sera son demain.

Deux êtres éperdus se retrouvent et s’évadent. Guillemette aux yeux tristes, Colin aux pieds ailés. Paupières closes, le collier de ses dents parant ses bourgeons tendres, le cercle de ses mains enveloppant ses hanches, le poids de ses murailles emprisonnant ses jambes, il devient chair et sang pour reprendre sa belle. Elle est sa prisonnière, son amour, son destin. Le cocon où elle gîte est le nid de ses bras. Elle y attend, fébrile, son éperon de soie, ses ensorcellements sur la fleur de sa chair, sa sève s'épanchant dans son calice floral.

Sa femme est sous son corps, impatiente et pâmée. Il y plante son soc en poussant un soupir. Elle comble son manque en collant son bas-ventre, en arquant fort le dos, il lui a tant manqué. Juste un chavirement, une houle de plus et les voilà unis au cœur du même nid.

S’évapore le temps en secondes-lucioles.

S’envolent leurs deux âmes aux laves du torrent.

Elle lui offre son sang, il lui donne sa sève, ils communient enfin et se nouent en luttant.

 

 

Colin est reparti, Guillemette est restée. Le soleil a laissé dans son ventre un rayon.

Alors, tout comme avant, elle a pris le chemin, celui qui va là-haut, au toit dans les nuages.

Alors, tout comme avant, elle guette aux meurtrières. Elle regarde passer les chevaliers errants, ceux qui brassent du vent, ceux qui rient en tempête, ceux qui traînent la patte au bas de leur mulet. Les jeunes souriants, les p’tits vieux qui trompettent, défiant de leurs mains nues les dragons pétrifiés.

Puis une autre est venue, minuscule chenille, emmaillotée de langes, réclamant sans arrêts.

Puis perchée sur sa hanche, le loriot gazouillant a appris à connaître, en regardant, de haut, les vaches et les hommes, les moulins et les vents.

Puis montant avec peine les marches bien trop hautes, cette autre presque seule a guetté son papa.

Sur la pointe des pieds pour que son petit nez, qu’elle a un peu trop long, arrive pile au trou qui lui sert de judas.

Et puis voila, là-haut, comme deux libellules, les ailes palpitantes de deux hennins penchés qui regardent au lointain s’approcher, incrédules, un homme vêtu de fer, sur sa monture perché.

 

Cette fin est trop triste, ces deux femmes accolées guettant ce chevalier qui n’arrive jamais.

 

Tournons une autre page, une issue plus heureuse.

L'armure et la plume. Conte médiéval

Retournons la clepsydre, remontons le courant.

Retrouvons Fier-à-bras bravant de ses naseaux les saisons qui se suivent.

Il a vu des hivers aux glaces éternelles garrottant de leur drisse des mâchoires de rocaille aux chicots acérés. Les poumons privés d’air, les jarrets sabotés, il a grimpé ces blocs, remorqué par Colin. Ils ont vu, patrouillant au-dessus de leurs têtes, les ventres d’acier gris de requins menaçants. Ils les ont vus descendre, s’écorcher aux murailles et crever d’un seul coup en laitance glacée. Ils ont grimpé, là-haut, de la neige à la taille, léchant pour s’abreuver la poudreuse des rocs. Le vide devant eux, arrivé au sommet, un chaos de granit paré d'écume blanche. Le souffle laborieux avant la chute libre, cavalier et monture dévalant lentement la pente et ses embûches. Une fois traversé un gave pétrifiant aux bonds de cabri fou et au glacé d’eaux mortes, ils ont vu le printemps refleurir les lilas dans un pays lointain dont ils ignorent le nom.

De drôles de petits êtres vivaient dans ces contrées, habitant, il est vrai, de drôles de demeures. Perchées sur des échasses tels les bergers landais, ces logis surplombaient un lac de leurs terrasses.

Des hommes nus et ronds vivaient dans ces paillotes, les cheveux noués en tresses et emmêlés de perles, babillant sans arrêt et riant plus encore, plongeant dans l’eau limpide sans en briser la nappe. Rejaillissant soudain en un fuseau d’écume, coiffés de nénuphars aux doux reflets de lune, ils tenaient dans leurs doigts de longs poissons d'argents qu'ils jetaient sur la berge, guillemets frétillants. Leurs femmes nues aussi, les seins comme des fleurs, portaient dessus leur hanche des enfants potelés. Et puis des chats partout, lovés dans tous les coins. A la fourche d’un arbre, à l’ombre des lilas, au hamac balançant le temps dans son filet, à côté de l’aïeul veillant sur ce petit, posé sur ses genoux comme un doudou vivant. Et puis des papillons et puis des libellules…et puis des oiseaux-mouches et des martins-pécheurs. Et tout cela vibrant, bruissant de mille vies, éparpillant dans l’air leurs plumes et leurs ailes. Des babils et des rires, des ronrons pour paroles, ces petits êtres bruns aux mouvements gracieux, ont caressé leurs plaies et réchauffé leurs chairs en les gavant, sourires, de miel et de gelée. Ils sont restés chez eux le temps d’un long soupir, une brèche de mousse dans leur quête de brutes et ils sont repartis, emmenant avec eux l’écho de leurs grands rires et dans un petit pot, un peu du miel doré puisé au creux de ruches.

Il a vu des étés lumineux et brûlants diluant les forêts dans leurs brumes magiques. Là, tout devenait lourd, la terre sous ses sabots, la selle sur ses reins, le cavalier errant endormi sur son dos. Il divaguait alors, cherchant l’eau d’une source, l’ombre d’une masure abandonnée aux champs.

Il a même essayé, un jour de désespoir de faire choir dans les ronces son fardeau somnolant.

Des heures de canicule sans même un souffle d’air à endurer sans râles un soleil sans merci. Ras les naseaux, a pensé Fier à bras, épuisé, alors que Colin, harassé, bredouillant, ballottait sur sa selle tel un poivrot cuvant. Alors, sournoisement l'équidé fit, de côté, un petit saut et plia une patte avant afin de déséquilibrer le poids-mort qui gîtait sur sa croupe.

Mais, même somnolant et mollement lascif, Colin, par habitude, réagi dans l'instant. Serrant convulsivement ses jambes sur les flancs du cheval, tirant même les rênes en un réflexe sauvage, il mit fin à cette tentative sournoise ce qui eu pour effet de cisailler la bouche de Fier-à-bras. Celui-ci, dépité et vexé, renâcla bruyamment, baissant les oreilles et le col et refusa de faire un pas de plus.

 

 

 

Il y eut des automnes qu’il n’oubliera jamais… !!!

L’automne, la saison qu’il préfère.

L’automne, avec ses flamboiements et ses violences, parle au cœur du cheval, qu'on se le dise. Il en aime tout…le goût et les odeurs, les bruits et les couleurs.

Il adore divaguer dans les chaumes d’automne. Leur chevelure hirsute lui grattouille le ventre mieux qu’une étrille raide maniée par un manant.

Quelle délectation, quel plaisir, bref, quel sabot !!

Et puis l’eau des ruisseaux est encore plus fraîche qui passe sous les arbres épuisés par l’été, alors quand il y plonge ses jarrets fatigués sa froideur délicieuse lui dénoue les boulets. Et puis les ronces fauves où il pêche les mûres se font moins attachantes quand il y met le nez. Leurs épines roussies, racornies par le chaud, chatouillent juste la soie de ses gourmands naseaux.

Il lui est arrivé, il l’avoue, de croquer malencontreusement soit une coccinelle soit un petit grillon et ce souvenir lui provoque des frissons de chagrin. L’idée d’écrabouiller entre canines et langue une bestiole ailée qui -de surcroît- ne lui a rien fait, lui est insupportable.

Nonobstant ces petits incidents, il adore déguster l’herbe des bords de source, celle où des perles d’eau accrochent le soleil. Il lui est même arrivé d’apercevoir -son sabot à couper- sur la mousse tant verte des rives arrosées, des sarabandes de petits êtres aux ailes irisées. Des fées vêtues d’étoiles et coiffées de rosée, des lutins chevauchant les longs doigts des roseaux, des gnomes bedonnant agitant les grelots de cupules posées en guise de chapeaux. Tout cela sous un ciel dérivant comme on coule, un troupeau d’agnelets, tous poudrés à frimas, silencieux et languides, sereins et nonchalants broutant le bleu des cieux sans aucun bêlement.

 

 

Colin, épuisé, sous les ramures mouvantes d’un saule pleureur en larmes, Colin, à moitié nu, rêve de Guillemette. En découvrant ce gîte fait de sphaigne et de sable, il a posé en hâte son fardeau de métal et a sauté dans l’eau.

Après s’être lavé des pieds jusque aux dents, il s’est allongé sous la voûte d’Hécate et a sombré d’un coup comme sombre un bateau.

Il croise dans son naufrage, nageant à ses côtés dans les limbes magiques du rêve des errants, Guillemette. Sa Guillemette qui aime déguster les cerises quand le soleil couché ne chauffe plus leur drupe. Ils descendent au verger, sous l’œil rond de la lune, étouffant dans leurs doigts leur rire de galopins, se transformant en ombre quand passe un serviteur, lui-même désireux de n’être qu’un fantôme. Voici le cerisier et ses fruits de vermeil. Guillemette les aime frappés au frais du soir. Elle croque dedans et Colin lèche son menton. Ensuite, sa langue gourmande remonte jusque aux lèvres au goût de guignolet et plonge dans sa bouche pour s’y griser sans fin. S’en suivent des élans, des moiteurs et des gestes. Guillemette chantonne quand Colin, ivre d’elle, se perd dans ses ravins en mordillant sa gorge. Guillemette soupire quand tombe tous ses voiles et que glissent sur elle les doigts de son mari. Guillemette se couche sur les fruits mûrs tombés, encercle de ses jambes les hanches qui la domptent et accueille en son sein son homme et sa raideur. Guillemette jouit. Elle jouit comme on meure, plus d’air dans la poitrine, les doigts crispés aux hanches qui la fouissent. Elle jouit sans fin, plusieurs vagues de suite qui lui ôtent la voix et la prive de souffle. Elle fait provision des plaisirs partagés dont elle sera privée.

Il va repartir, elle le sait, elle le sent, alors elle anticipe cette absence et ce vide. Colin l’a bien compris qui quitte ses entrailles pour laper ses embruns aux senteurs de bocage. Il adore son goût, qu’il cherchera plus tard dans le salé d’une huître gobée en bord de mer, dans l’âpre des airelles qui bordent ses chemins ou le vert d’une feuille croquée au crépuscule.

L'armure et la plume. Conte médiéval

Nous avions laissé Fier à bras en automne, saison qu’il aime par-dessus toutes pour l’éventail de sensations qu’elle procure…Il traverse un gros bourg et c’est jour de marché. Colin marche avec lui, le tenant au licol, leur frayant un passage dans la foule compacte. Fier-à-bras est troublé. Il lui semble, depuis le matin, qu’il traverse une contrée connue. Certes, les arbres sont plus hauts, le village est plus grand, tout est différent mais tout lui semble pourtant familier. Alors ses gros yeux de cheval écarquillés cherchent des repères dans tout ce qui l’entoure et dont des morceaux lui sont souvenance.

 

Oui, des morceaux…

Tenez, prenez l’église, l’église et son clocher tors !

Il en a vu des pays, mais nulle part ailleurs que dans son village natal il n’a vu une telle bizarrerie. Une église coiffée d’un clocheton vrillé rappelant d’avantage un chapeau de sorcière qu’une mitre d’évêque ! Il n’est pas fou tout de même -ça se saurait. Le porche et sa voussure peuplée d’êtres de pierre, cortège pétrifié semblant naître des murs, lui reviennent en bloc du profond de son être. Comme un joyau passé au cou d’une madone, le vitrail du clocher flamboie de tous ses ors et les torchères rongées ne sont plus que les ombres, des gargouilles extirpées au ventre de la terre. Les anneaux dans le mur où l’attachait Colin quand il allait prier juste avant le départ, sont certes beaucoup moins hauts mais sont toujours présents. Et la place pavée, ronde comme une meule que les maisons encerclent comme meuniers veillant.

Et la fontaine !!! Il n’en voit, pour l’instant, que le toit de tilleul. L’arbre de ses souvenirs était malingre et frêle. Il a, au fil des ans, pris l’embonpoint d’un bourgeois bien nourri, étalant sa perruque argentée jusqu’au parvis de l’église qu’il protège et embaume.

Mais elle est là, la fontaine !!!

Pour l’heure, il n’en aperçoit que de petits morceaux car des corps sans répits la lui dérobent aux yeux.

C’est journée de marché, le spectacle est grandiose. Il lui semble assister, en spectateur errant, à un charivari. Les acteurs vêtus de loques ou d’apparat évoluent dans l’espace en un chahut dément. Certains traînent la patte, des paniers sur la tête, les bras chargés de bois, sans regarder devant. D’autres agités et vifs tournent et virevoltent, clamant bien haut leurs plumes et leurs perles d’orient. Des enfançons posés sur des hanches opulentes baillent et dodelinent, pantins obéissants. Des baladins baladent, des acrobates battent, des singes pelucheux chaussés de bottes en cuir, implorent les chalands passant à leur portée.

Des corps, des corps partout… des petits et des grands, des gros, des filiformes, des bossus, des bruns des blonds des roux et des sans poils aussi. Les couleurs le submergent tant leur palette est vaste. Lui qui ne sait que l’herbe et les fleurs des prairies, lui qui ne sait que sable et pierrailles brunâtres, découvre d’un seul coup les fureurs exotiques. Les perroquets bavards perchés sur de l’albâtre étalent leur plumage comme les Andalouses déploient leur éventail. Des brocards chatoyants, des soies multicolores, des satins arc-en-ciel et des velours moirés dévalent de branchages tendus en baldaquin. Des plumes d’oiseau-lyre, de faisans et de paons dévorent de leur brûlot des cierges ligotés en orgue bâillonnée. Ici des monticules d’épices bigarrées, là des bijoux sculptés dans la nacre des huîtres, là encore enchâssés dans des paillons d’osier, des œufs blonds alignés en rosaire de jésuites.

Il y a des ribaudes, exhibant leurs appâts, le regard langoureux, les gestes reptiliens. Elles ondulent des hanches en frôlant les passants, tirent même la langue en invite salace, jouant de leurs cheveux comme d’autres de voile.

Monté sur une estrade supportée par des fûts, un larron pas commun harangue les passants. Haut comme une échauguette et large tout autant, ce colosse de chair à l’allure débonnaire, est vêtu d’un bliaud couleur de sang séché. Une ceinture immense entoure sa bedaine, des bottes à revers faites, c'est à n’en point douter de chimères assemblées, complètent le costume endossé par cet ogre. Quand il tourne sur lui en arpentant l’estrade, un rayon de soleil croché sur ses épaules dévale jusqu’au sol en remous lumineux. Les fûts crient « au secours » à chacun de ses pas, leur cerclage de fer sollicité sans cesse. Ils en transpirent même et leurs douves de chêne expirent d’appréhension à chaque aller-retour. Cet être formidable apostrophe le monde, gonflant sa cape immense en aile de dragon.

- Seigneurs et gentes dames, approchez, approchez !! Pour deux ou trois piécettes vous pouvez emporter, cet élixir magique qui guérit tous les maux. Cors aux pieds, os cassé, furoncles et dents cariées, de la tête aux pieds, cet élixir magique, guérit, et c’est miracle, tous les maux que Dieu fait.

Il roule les « r » comme un torrent les pierres, donnant à son discours un parfum de tonnerre. La foudre assurément, a frappé ce bonhomme car ses cheveux dressés sont roussis et flamboient, tout comme ses sourcils petits fagots de paille abritant, pattes et corps, deux hannetons géants.

Et les chalands conquis jettent leur ancre là, badant comme des niais un bien plus malin qu’eux. Ils écoutent, charmés, le discours étonnant de ce géant de chair aux accents rocailleux. Les plus avisés, au bout d’un p’tit moment, plissent les yeux, sourcil relevé, se grattent le menton d’un air suspicieux et s’en sauvent, haussant les épaules. Mais d’autres restent là, pétrifiés et confiants, emberlificotés dans les tourbillons de « r » leur tombant dessus comme les rets d’un chasseur, fouillant déjà leur bourse pour acheter La fiole !! Notre colosse alors ouvre un petit coffret et avec des manières de ladre extirpant son pécule, en sort un flacon pas plus grand que son ongle qu'il porte au client en marchant sur des œufs. Il penche sa carcasse, faisant crier les fûts, provocant, malgré lui un mouvement de foule qui faisait refluer les badauds arrimés, et dépose l’objet au creux de mains tendues délestant, en retour, le dupé de son dû. Et chacun d’eux s’en va, protégeant son trésor, regardant de travers ceux qui les entouraient. Qu’un malandrin les frôle, ils feulaient tels des fauves, montrant même les dents, tout près à en découdre.

Prestement escamotée dans un repli de sa ceinture, la piécette rejoignait ses comparses et notre ogre affamé reprenait son discours dans l’envol de sa cape.

 

Il y a des poulets des pigeons et des oies, les pattes entravées et le bec suppliant. Il y a dans un coin des baudets du Poitou, leur fourrure en guenille tombant dessus leurs yeux et à trois coudées d’eux, entravées par le col, des Salers rouquines aux pis gonflés de crème. Dans des enclos de brande et d’ajoncs roux tressés, des moutons noirs ou blancs crottés jusqu’au menton, regardent d’un œil torve la foule qui se heurte. Des porcs bardés de boue en rajoutent une couche en se roulant, délices, dans la fange tiédasse. L’un d’eux a sur la tête, crânement arrimée, une pelure de pomme qui lui fait un béret.

Des biquettes et des boucs, barbiches frétillantes, dégringolent de bottes de paille et de foin, poussant, sans s’arrêter et sur toutes les notes, des bèèèèèèèèèè tonitruants de bêtes condamnées. Puis voici les lapins de leurs clapiers captifs, pressant leur bout de nez frétillant sans arrêts, sur la porte de cages fabriquées en branchettes. On dirait, vrai de vrai, des lapins muselés.

Et voici les dindons, pintades et pigeonnes. Le croupion de certains, comme pour la parade, affichent sans vergogne des galons usurpés. Et tout cela caquette, craille et même sanglote, bat des ailes et s’agite, une foire d’empoigne dont l’issue sans appel est couleur rouge sang.

 

Dans cette multitude aux orgiaques couleurs, Fier à bras et Colin progressent à grand-peine. La foule tout à coup, se sépare en rideau…et la fontaine est là, à portée de naseaux. Un sabbat de sorcières pétrifiées dans la pierre, cette fontaine-là est unique en son genre. Fier à bras la connaît. Il a bu de son eau, a reniflé sa pierre , il en a reluqué les détails infimes de ses gros yeux tout ronds de destrier curieux.

En accord avec l’autre - le clocher tors du haut, la fontaine ensorcelée évoque une présence maléfique cachant son visage contrefait dans les nuages.

Le sculpteur diabolique a mis tous les détails : les verrues des sorcières sur leur menton crochu, leur balai effrangé qu’elles chevauchent sans peur, les boucs aux pieds fourchus faisant la sarabande tout autour d’un bûcher où grimace un bossu.

Il a sculpté les brins de chacun des fagots, les poils de la barbiche des cornus s’agitant, la fumée du bûcher s’élevant vers les cieux et la lune en morceau couronnant le tableau. Et l’eau jaillie d’un trou en vocifération, un trou taché de rouille, le sang de l’onde folle qui a trouvé, enfin, une issue de secours à la geôle pierreuse dans laquelle elle gargouille. Juste un trou rond et noir, pas plus gros qu’un écu, un œil de farfadet clignotant sans façons. Fier à bras en est sûr. Il est rentré chez lui. Mais Colin noue sa longe à l’ombre du tilleul qui bourdonne d’abeilles et de chants de moineaux, tout près de l’œil limpide qui pleure sans arrêts. Le cavalier errant prend un seau de bois noir et le plonge dans l’eau, puis l’offre au palefroi. Colin qui disparaît, mâchouillé par la foule, un grain de poivre gris dans une ratatouille, Colin qui part en quête, une nouvelle fois.

Gnomon pour la journée le clocher tors décline, les heures qui s’écroulent sur le dos des pavés. Sa flèche déjetée coche de son tortil les minutes et les heures s’écoulant sur la foule. La foire s’essouffle enfin. Dans l’ombre du clocher ne restent plus bientôt que la paille foulée et souillée d’excréments…les fruits et les légumes laissés là en cadeau aux mendiants qui se battent en se montrant les dents…Remballés les plumages, les vivants et les morts. Les rires et harangues ont rejoint les gosiers, les humains sont partis laissant sur les pavés les restes d’un naufrage bien trop vite oublié.

 

Et puis, recraché semble-t-il par le tronc du tilleul dont il semble surgir, voila Colin. Son visage a changé. Il semble plus charnu, l’ossature moins saillante. Le dos est moins courbé, le sourire est plus large. Le regard lumineux, il rejoint sa monture serrant contre son torse, un nouet d’où dépassent des ailes et des rameaux.

 

Dans sa chambrette ronde au grand feu haletant, Guillemette soupire, s’éveille, lentement. Ne pas quitter dans l’heure le nid où elle repose. Ne pas quitter cet homme qui l’éveille au jour mauve après avoir tissé la trame de ses songes. Ne pas quitter… soupir…ce rêve de cristal cernant ses paupières lisses de fêlures indigo…Ne pas quitter…soupir… ce dur roc de chair que ses mains amarrées ont modelées en vain…Ne pas quitter cet être qui ôte, dans ses songes, le fil tissé du drap, découvrant peu à peu, dans un frisson d’extase, les trésors réservés à son regard de roi : Ses épaules noyées au flot de ses cheveux, sa nuque abandonnée aux copeaux de ses lèvres, ses bras comme des ailes n’attendant que son souffle… la harpe de son dos, l’éclisse de sa taille, l’harmonie de son cul au rebondi de lune. Musicien de son âme, ne l’abandonne pas…attend…

Rien, il n’y a rien à faire. Le dernier frisson s’évapore. Elle soupire et entrouvre les yeux.

Au mâchicoulis de ses cils…elle voit…sur le lin lourd du drap. Un p’tit moulin à vent aux ailes miniatures, juste un jouet d’enfant à faire tourner d’un souffle, promesse d’à venir, gazouillis d’oisillon.

Les lianes enchevêtrées tressée en nid douillet d’une corbeille blonde, de saule assurément, où s’offre, rutilante, une cigale d’ambre aux ailes safranées.

Une flûte de bois pour chasser les sirènes qui longtemps, si longtemps ont tenu loin, si loin, celui qui la possède et du corps et du cœur…

Des rubans et des perles pour la parer et, là, éparpillées au sol comme une fleur brisée, les pétales épars d’une armure de métal.

Colin a dépouillé de ce carcan sans cœur son corps de revenant abandonnant la quête…

Je t’aime…un peu…beaucoup…passionnément…à en mourir…

 

 

 

 

Posée sur l’oreiller où somnolent ses sœurs, plumettes prisonnières du lin de l’oreiller, la rémige matée de l’auteure encagée par l’amour bien plus fort que sa plume endiablée.

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